Revenu universel par Musk et Altman
Revenu universel : quand Musk et Altman promettent l’abondance pour tous…
Sam Altman scanne les iris de la planète pour distribuer de la crypto. Elon Musk annonce que le travail va disparaître et que ce sera « formidable ». Je suis entrepreneur, j’observe tout ça depuis ma France profonde, et j’ai des questions — beaucoup de questions.

Je dois vous l’avouer d’emblée : quand j’ai entendu pour la première fois parler du revenu universel version Silicon Valley, ma première réaction a été de sourire. Le petit sourire gêné qu’on fait quand on ne sait pas si on est face à une idée géniale ou à la plus grosse arnaque de la décennie. Vingt ans à aider des entrepreneurs, des commerçants, des artisans à trouver des clients — à survivre — et voilà que les hommes les plus riches du monde m’expliquent que bientôt, plus personne n’aura besoin de travailler.
Alors j’ai creusé. Et ce que j’ai trouvé m’a à la fois fasciné et profondément inquiété.
Ce que Altman et Musk promettent vraiment
Commençons par les faits. Sam Altman, le patron d’OpenAI — celui qui a mis ChatGPT dans les mains de 900 millions de personnes (avril 2026) — ne parle pas simplement de revenu universel. Il a créé un projet parallèle, Worldcoin (rebaptisé World), dont l’ambition est littéralement de scanner l’iris de toute la population mondiale pour créer une identité numérique universelle et distribuer de la cryptomonnaie. L’Orb, ce globe blanc légèrement inquiétant, tourne dans 40 pays. En Corée du Sud, une femme âgée reçoit 54 dollars de tokens numériques en échange de son iris. En Indonésie, au Kenya, en Espagne, les régulateurs bloquent le projet.
Elon Musk, lui, ne fait pas dans la nuance. À VivaTech, il tranchait net : l’IA est « la disruption la plus importante de l’histoire humaine », le travail deviendra un loisir, aucun emploi ne sera nécessaire d’ici dix à vingt ans. Et pendant qu’il fait ces déclarations, sa chaîne de robots humanoïdes Tesla Optimus tourne à Shanghai. Il ne prophétise pas l’avenir — il le fabrique et le livre en caisses de douze.
10M+ World ID créés via Worldcoin en 2025, dans 40+ pays
10–20 années selon Musk avant que « aucun emploi ne soit nécessaire »
Mark Zuckerberg milite pour un revenu de base depuis 2017. Jack Dorsey. Chris Hughes, l’un des fondateurs de Facebook. Ce n’est plus une idée marginale de gauchiste rêveur — c’est le consensus affiché des architectes de notre ère numérique. Ce consensus devrait peut-être nous alerter autant qu’il nous rassure.
Comment ça marcherait, concrètement ? (Parce que personne ne l’explique vraiment.)
C’est là où ça se complique. Altman parle de « richesse universelle », pas de « revenu universel ». La nuance est importante : il ne s’agit pas d’un État qui redistribue via l’impôt, mais d’un flux de valeur créée par l’IA qui serait directement canalisé vers les individus. Sur le papier, le modèle tient en trois étapes :
1. L’IA crée des richesses massives — des entreprises comme OpenAI génèrent des valeurs d’usage astronomiques en remplaçant du travail humain. OpenAI est valorisée à plus de 300 milliards de dollars. Cette valeur existe.
2. Une infrastructure d’identité universelle — Worldcoin vérifie que tu es un humain réel (et non un bot IA) via le scan d’iris. Chaque humain vérifié reçoit des tokens WLD.
3. La redistribution automatique — une fraction de la richesse générée par l’IA est distribuée automatiquement, sans bureaucratie étatique, via blockchain, à chaque « humain vérifié ». L’État devient un intermédiaire optionnel.
Élégant en théorie. Mais voilà mes questions pratiques, celles que j’ai en tant qu’entrepreneur du monde réel :
Qui taxe qui ? Ces entreprises tech paient-elles réellement les impôts qui financeraient un tel système ? Leurs structures d’optimisation fiscale sont légendaires. Vous licenciez des millions de gens, vous faites financer leur survie par l’impôt — que vous ne payez pas vous-même.
Quel montant ? Musk parle de 15000$/mois, Altman de 5000$/mois ? La différence n’est pas anodine. Une allocation de survie et une véritable émancipation économique, ce sont deux projets de société diamétralement opposés.
Qui contrôle le robinet ? Si la redistribution passe par Worldcoin ou par Xai — une infrastructure privée —, c’est Sam Altman ou Musk qui tient la clé. Ce n’est plus un droit — c’est une faveur.
À quoi ressemblerait ce monde d’abondance ?
LE SCÉNARIO OPTIMISTE
Imaginez un monde où vous recevez chaque mois une allocation suffisante pour couvrir vos besoins essentiels — logement, nourriture, santé. Pas besoin de faire un travail que vous détestez pour payer votre loyer. Vous pouvez créer, apprendre, vous consacrer à votre famille, à votre art, à votre potager. L’humanité, libérée de la contrainte de survie économique, pourrait connaître une renaissance culturelle et intellectuelle sans précédent. C’est le grand récit. C’est ce qu’on appelle entrer dans l’ère de l’abondance — un monde où la rareté artificielle disparaît parce que des robots et des IA produisent à coût quasi nul.
Ce n’est pas de la science-fiction. Le coût de production de nombreux biens numériques, de services, de contenus tend effectivement vers zéro. Les énergies renouvelables suivent la même courbe. La médecine personnalisée par IA va bouleverser le rapport coût/efficacité des soins.
LE SCÉNARIO RÉALISTE (QUI EST MOINS SEXY POUR LE COUP !)
L’histoire nous enseigne une chose avec constance : les transitions technologiques majeures créent toujours d’abord de la douleur avant de créer de l’abondance. Et cette douleur n’est pas répartie équitablement. Les premiers à souffrir ne sont jamais les mêmes que les premiers à bénéficier.
Des études sérieuses sur les expériences de revenu garanti — comme celle du National Bureau of Economic Research aux États-Unis — montrent des effets réels mais complexes : légère réduction du temps de travail, mais aussi réinvestissement dans la formation, meilleure santé mentale. Ce n’est pas le grand soir. Ce n’est pas non plus une catastrophe. C’est de la vraie vie, nuancée, désordonnée.
L’IA et la robotique vont-elles vraiment prendre tous les jobs ?
Tout dépend de ce qu’on entend par « prendre ». La vague d’automatisation ne ressemblera probablement pas à un bulldozer qui efface tout. Elle ressemblera plutôt à une marée montante qui modifie progressivement le terrain — certaines zones sont engloutties, d’autres émergent, d’autres encore sont transformées.
Les emplois les plus à risque à court terme sont ceux qui combinent des tâches répétitives et de la manipulation d’information : comptabilité courante, service client standardisé, rédaction de contenus génériques, analyse de données simples, traduction basique, modération de contenu. J’exerce moi-même dans le marketing — et je vois chaque jour des pans entiers de ce métier être absorbés par des outils d’IA. (J’ai d’ailleurs construit Proxilia là-dessus.)
Mais l’histoire montre aussi que chaque révolution technologique a créé plus d’emplois qu’elle n’en a détruits — à long terme. Le problème, c’est ce « long terme ». Pour un routier de 52 ans dont le camion va se conduire seul, le long terme, c’est trop tard.
L’humain sous toutes ses formes (aide à domicile, soins, accompagnement). Le travail physique complexe et imprévisible (plomberie, électricité, artisanat fin). La création artistique authentifiée humaine. Le leadership d’équipe et la gestion de l’imprévu….
À qui ça va vraiment profiter ?
Voilà la question qui me tient éveillé. Et la réponse honnête est : d’abord, à ceux qui possèdent les outils.
La concentration de la valeur créée par l’IA est déjà spectaculaire.
En avril 2026, la valorisation d’OpenAI (la société mère de ChatGPT) a atteint un sommet historique pour une entreprise privée, s’élevant à 852 milliards de dollars.
Ce bond spectaculaire fait suite à une levée de fonds record clôturée le 31 mars 2026, où l’entreprise a récolté 122 milliards de dollars auprès de géants comme Amazon, Nvidia et SoftBank.
Points clés de la valorisation en 2026 :
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Croissance fulgurante : OpenAI est passée d’une valorisation d’environ 80-100 milliards de dollars fin 2024 à plus de 850 milliards en seulement 18 mois.
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Chiffre d’affaires : L’entreprise génère désormais environ 2 milliards de dollars par mois, portée par l’adoption massive de ses outils en entreprise (qui représentent 40 % de ses revenus).
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Investisseurs majeurs : Amazon est devenu l’un des plus gros soutiens avec un engagement de 50 milliards de dollars, aux côtés de Nvidia et SoftBank (30 milliards chacun).
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Ouverture au public : Pour la première fois, environ 3 milliards de dollars ont été levés auprès d’investisseurs particuliers via des canaux bancaires spécifiques et des fonds comme ceux d’ARK Invest.
Et l’entrée en bourse (IPO) ?
Malgré cette valorisation colossale, OpenAI reste une entreprise privée. Bien que Sam Altman ait évoqué une possible introduction en bourse pour la fin 2026, la directrice financière (CFO) Sarah Friar semble plutôt viser 2027 pour finaliser la transition structurelle nécessaire.
Puis, si on parle de Musk, il y a eu la Fusion SpaceX + xAI
L’annonce officielle a eu lieu le 2 février 2026. Musk a utilisé une structure de « fusion triangulaire » pour absorber xAI (valorisée seule à 250 milliards $) au sein de SpaceX (valorisée à 1 000 milliards $ avant l’opération).
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Valorisation combinée initiale : 1 250 milliards de dollars.
Vers les 1 750 milliards en avril 2026
Bien que le chiffre de 1 250 milliards soit celui de la fusion, la donne a changé ce mois-ci. Le 1er avril 2026, SpaceX a déposé un dossier confidentiel auprès de la SEC pour son introduction en bourse (IPO) prévue pour juin 2026.
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Objectif actuel : La valorisation cible pour l’entrée au Nasdaq est désormais de 1 750 milliards de dollars.
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Certains analystes de Bloomberg et ARK Invest évoquent même un potentiel dépassant les 2 000 milliards d’ici la fin de l’année, portés par le projet de centres de données spatiaux combinant Starlink et l’IA Grok.
Ces valorisations représentent une captation de valeur économique sans précédent par un nombre infiniment restreint d’entités. La richesse universelle promise par Altman ne sort pas du néant — elle sort de la valeur captée par ces entreprises sur l’ensemble de l’activité économique mondiale.
Il y a quelque chose de philosophiquement vertigineux dans le fait que les promoteurs les plus actifs du revenu universel soient précisément ceux qui sont en train de concentrer les richesses les plus importantes de l’histoire humaine. L’un des chercheurs qui a étudié cette question parle d’une façon pour ces entreprises de « justifier des inégalités de richesse toujours plus importantes ».
Je ne dis pas qu’il faut forcément y voir du cynisme pur. Altman croit probablement sincèrement à sa vision. Musk aussi, à sa manière. Mais croire sincèrement à quelque chose n’empêche pas que vos intérêts et vos convictions se rejoignent de manière très commode.
La politique dans tout ça : le grand flou
C’est peut-être le point le plus fracturant. Le revenu universel a longtemps été une idée de gauche — Benoît Hamon en France en 2017, avec l’idée de taxer les robots pour émanciper les travailleurs. Aujourd’hui, ce sont des libertariens et des ultracapitalistes qui en font la promotion. Même mot, deux projets radicalement différents.
Qui décide du montant ? Qui décide des critères d’éligibilité ? Qui contrôle l’infrastructure de distribution ? Ces questions ne sont pas techniques — elles sont profondément politiques. Et le fait qu’elles soient évacuées dans les discours de la Silicon Valley au profit de visions lyriques sur « l’abondance pour tous » devrait nous alerter.
Sans volonté politique forte — nationale et internationale — de taxer massivement les profits de l’IA et de construire des mécanismes de redistribution robustes et démocratiques, le revenu universel tel que promu par la tech restera une promesse rhétorique.
Les pays qui n’auront pas accès à ça : la vraie fracture
C’est peut-être la dimension la plus douloureuse de tout ce débat, et celle qui est le moins souvent évoquée dans les forums de Davos et les keynotes de San Francisco.
La révolution IA est un phénomène américano-centré (avec la Chine comme second pôle). L’infrastructure, les modèles de fondation, les capitaux, les talents — tout est concentré dans quelques corridors géographiques. Les bénéfices promis sont théoriquement universels. La réalité de l’accès est profondément inégale.
Worldcoin a été suspendu en Indonésie, au Kenya, en Espagne, à Hong Kong, au Nigeria. Pas parce que les gens n’en voulaient pas — dans certains pays pauvres, des queues interminables se formaient devant les Orbs pour recevoir 50 dollars de tokens. Mais parce que les États protégeaient, à juste titre, leurs citoyens d’une collecte de données biométriques opaque au bénéfice d’une entreprise privée californienne.
Un agriculteur au Sahel, un ouvrier textile au Bangladesh, une vendeuse de marché au Pérou : le « monde d’abondance » promis par l’IA ne les touchera pas de la même façon, ni dans les mêmes délais. Leurs emplois peuvent être détruits par l’automatisation de l’industrie mondiale bien avant qu’un quelconque revenu universel ne les atteigne. C’est la fracture numérique portée à son paroxysme existentiel.
Comment l’humain va s’adapter à tout ça
J’ai une conviction profonde, forgée par vingt ans à observer des entrepreneurs au quotidien : l’humain s’adapte. Toujours. Mais pas sans douleur, pas sans aide, et jamais uniformément.
La question n’est pas « est-ce que l’humain va survivre à l’IA » — bien sûr que oui. La question est : quelle société construisons-nous pendant la transition ? Est-ce qu’on laisse des pans entiers de la population décrocher pendant 20 ans en attendant que la promesse d’abondance se réalise ? Est-ce qu’on investit massivement dans la reconversion, dans l’éducation, dans les filets de sécurité ?
L’adaptation humaine à l’IA prendra des formes qu’on n’anticipe pas encore bien. Probablement une redéfinition profonde de ce qu’on appelle « travail ». Probablement une renaissance de l’artisanat, du care, de la présence physique comme valeur en soi. Probablement des crises identitaires profondes pour des générations qui ont construit leur estime de soi sur leur utilité professionnelle.
Et probablement aussi des opportunités extraordinaires pour ceux qui sauront se positionner à l’intersection de l’humain et de la machine — pas en concurrençant l’IA, mais en amplifiant ce que l’IA ne peut pas remplacer.
Pour conclure : DUBITATIF, MAIS PAS DÉSESPÉRÉ
Je ne suis pas naïf. Le revenu universel tel que défendu par les géants de la tech comporte des angles morts immenses — financement réel, gouvernance démocratique, inégalités mondiales d’accès, risques de contrôle social via les infrastructures privées. Ces questions méritent mieux que des slogans lyriques.
Mais je ne suis pas non plus catastrophiste. Les forces économiques en jeu sont réelles. La richesse créée par l’IA est réelle. La possibilité technique d’une distribution large existe. Ce qui manque, c’est la volonté politique, la régulation intelligente, et surtout une conversation démocratique sérieuse — pas seulement entre milliardaires de la Silicon Valley et chefs d’État.
Cette conversation, il faut que nous — entrepreneurs, artisans, commerçants, travailleurs ordinaires — y participions activement. Pas pour bloquer l’avenir. Pour avoir notre mot à dire sur quel avenir on construit.
Gaël Roques
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